Comma Translation

Project part-funded by the European Union

Portrait de l’artiste, ou croquis d’un homme mort

by Alex Campbell. Translated by Alexandra Salmon-Lefranc

La ville change. Même ici-bas, je sens que l’ambiance, l’atmosphère des rues a changé et je n’aime pas ça. Les morts n’aiment pas le changement.

Je suis mort, donc je m’enterre là-dessous. Ces tunnels sont mon refuge. Je ne suis qu’à un pas de deux enfers embrasés. Une existence précaire, suspendue entre le diable et la lumière du soleil, mais je fais confiance à cette vieille terre au-dessus de ma tête pour me protéger ; cette terre qui me recouvre, comme un bulbe qui ne germera jamais, comme ce vieux tas d’os inerte que je suis.

Je vis une semi-existence. Comme un plongeur, je passe mes journées submergé dans un monde empli de grottes ruisselantes et de créatures pâles et aveugles effrayées par le soleil. La nuit, je remonte à la surface ; non pas pour respirer – les morts n’en ont pas besoin – mais pour me nourrir. Un corps humain contient environ cinq litres de sang. Vous pouvez facilement en perdre un, peut-être deux, puis continuer votre chemin. Je n’ai besoin que d’un demi-litre par nuit pour survivre.

À cet instant précis où j’attire quelqu’un dans l’ombre, penche sa tête sur le côté et bois avec avidité, je sens presque un battement de cœur. Le pouls régulier du sang qui coule dans ma gorge alors que j’avale gorgée après gorgée me redonne presque la sensation du battement de cet organe que je n’ai plus. Cela m’apaise et me revivifie, mais c’est une vie empruntée. Mes jours sont comptés. Le vieux siècle s’est achevé et parfois, j’ai l’impression que j’aurai dû m’éteindre avec lui. Faire place au nouveau. Je me fais bien trop vieux pour ça.

La plupart du temps, je choisis des ivrognes. Ceux qui titubent dans les ruelles et les embrasures de porte pour pisser ou vomir. Ceux qui ne se rappelleront pas, le lendemain, du léger pincement de peau et de la marque des dents. Ils penseront qu’ils se sont coupés avec du verre, se sont entaillés dans une bagarre. Autrefois, c’était plus simple : les gens n’y prêtaient pas tant attention. Vous pouviez arracher la gorge d’un des dockers fauchés et ivres, et peu de gens l’auraient regretté, encore moins auraient pleuré sa mort. De nos jours, la presse s’abat comme des mouches sur chaque corps qui se reconnaît à la lumière du soleil. Même ici-bas, il y a toujours une probabilité infime qu’ils rampent jusqu’ici. Alors, aucune pierre ne sera assez grosse pour que je m’y camoufle.

J’ai peur qu’un jour, ils démurent cet endroit comme on brise un œuf. Ils ont déjà ouvert une section des tunnels sud. Ils ont fait un centre pour les touristes et un café. Plusieurs fois, j’ai failli me heurter à une horde d’écoliers. Ces choses minuscules, bruyantes, qui se tortillent avec leurs casques et dont les sourires dévoilent des quenottes manquantes. À chaque fois, je pense que je vais le faire : les entasser et les écraser comme un tas de magots ; comme des crevettes entières, ouvrir leurs carapaces blanchies, aspirer leur intérieur. Mais je n’ose jamais. Je ne me décide jamais à faire la une. Même avec cette petite fille perdue, si jeune que je ne me rappelle même plus avoir eu son âge. Je l’ai ramenée, je l’ai reconduite à sa fête. Et plus tard, personne n’a cru son histoire du « gentil monsieur au sourire bizarre. » Des années plus tôt, j’aurais eu pitié de ma faiblesse.

Tant de choses ont changé. Autrefois, je connaissais de vue chaque rat dans cette ville. Je pouvais renifler leur peau et vous dire d’où ils venaient. Maintenant, ils sont trop, et tous ne sont pas petits et poilus.

Une fois, ils ont ramené une autre espèce de bête. Une créature étrange en béton, comme un mouton avec une voile de bateau. Un tandem adéquat pour celui qui ne dort jamais et qui ne peut rêver ses propres cauchemars. J’en ai vu plus cette nuit-là alors que je me risquais à sortir. Des rangées de visages figés sans yeux : une flotte de navires endormis. J’ai ressenti une certaine sympathie envers eux, et un vide lorsqu’ils sont partis.

Une femme est descendue ici il n’y a même pas deux semaines. Elle était légère et mince, avec des cheveux châtains qui brillaient, même sous la lumière de la torche. Elle portait une veste fluorescente et un casque, et tenait un bloc-notes. Elle avait un ami avec elle, un homme, mais c’était comme s’il n’était pas là. Elle pétillait de vie, rayonnait de tant de vitalité qu’elle occupait tout l’espace. Elle était comme l’air et la lumière du soleil : en apesanteur et éblouissante, écartant tout le monde sur son passage. J’en serais mort.

J’aurais dû sentir cette vie émaner d’elle. Je ne tourne vraiment pas rond – moi qui pourrais sentir un moustique au loin ou entendre le battement de cœur d’une souris agonisante – il a fallu qu’elle se retrouve presque sur moi pour que je la remarque enfin.

« Il est temps de faire quelque chose là-dessous », dit-elle. « Un musée, peut-être… ou une galerie. Il faudrait rattacher toute cette portion au Centre Historique. Sinon, tout cet espace ne servira jamais. »

Son compagnon hocha la tête.

« Maintenant, c’est une zone morte », ajouta-t-elle en regardant la voûte de pierre. « Je suis contente qu’on agrandisse le Centre. Ce lieu est empreint d’histoire, ce serait dommage de le laisser à l’abandon. » Elle se tourna vers son compagnon. « Tu savais que le vieux Williamson aurait construit ces tunnels parce qu’il pensait que l’univers allait disparaître ? C’était un extrémiste religieux, apparemment. Il pensait que l’Armageddon approchait, donc il a fait creuser tout ça pour que lui et ses amis puissent s’y réfugier jusqu’à ce que tout soit terminé. Ensuite, ils seraient ressortis et auraient repeuplé la terre. »

« C’est fou ce que les gens peuvent penser », déclara son ami.

« Enfin, ces lieux ont quelque chose, selon moi. Regarde ces voûtes, la forme des arches. Ça me fait parfois penser à une église. » J’ai suivi son doigt qui pointait et me suis soudain senti en possession de ces repères qui me sont si familiers ; chaque courbe gothique du grès, chaque ombre. Je suis chez moi. Ma maison depuis presque deux siècles.

« Nous pourrons parler de cette anecdote aux touristes », proposa l’homme.
« Mais c’est un labyrinthe », dit-elle tout en étudiant son bloc-notes. « On pourrait se perdre pendant des jours si on ne fait pas attention. »

À ce moment précis, j’ai voulu le faire.

Aucun œil ne m’observe dans l’obscurité, je suis le seul à voir. Personne, sauf les rats, ne remarquerait si je laissais leurs corps vides dans un tas de décombres pour que les parasites puissent s’en débarrasser. Ici, un cri retentirait dans la maçonnerie décrépite, puis perdrait petit à petit de l’amplitude pour ne devenir qu’une faible vibration une fois à la surface. J’ai d’abord pensé m’emparer de lui. Briser sa nuque et le laisser tomber. Elle partirait en courant. Et comme le négatif d’une photo d’un ange vengeur, comme les ténèbres envahissant le tunnel derrière elle, je me lancerais à sa poursuite.

« La structure a l’air solide, du moins par ici », dit l’homme en tapant le mur plusieurs fois avec la paume de sa main. « Et tu as sûrement tous les éléments pour rendre ce projet pertinent. Je ne vois pas pourquoi le Conseil s’y opposerait. »
« Tu le penses vraiment ? » demanda-t-elle.

Je pris sur moi pour enfin attaquer. Elle était la force vitale derrière tous les projets d’extension qu’ils planifiaient. Sans elle, ils n’auront pas la volonté de continuer. L’annonce officielle de leur disparition dissuadera même les gens de venir jusqu’ici. Ils sauront que c’est trop dangereux là-dessous : vous pourriez vous perdre sans laisser de traces. Ici-bas dans l’obscurité, plié sous le poids de toute cette terre qui vous recouvre. Vous seriez enterré comme un homme mort. Ils étaient si fragiles dans leurs corps blancs comme neige, si étonnamment mortels, que déchirer tous les plans qu’ils avaient faits n’aurait pris qu’une fraction de seconde. Je l’imaginais en chemise de nuit ; flottante, coton fin ; aussi vulnérable que je l’étais. Il fallait que je le fasse. C’était une question de survie.
Mais les choses ont changé. Je ne peux plus être le cauchemar mélodramatique que j’étais. Comme le cinéma noir et blanc et sa morale binaire, je me fonds dans l’obscurité ; juste un autre ton de gris, plus sombre. Une ombre qui se dérobe à la lumière incandescente. Je suis les cendres d’un phénix, une matière morte qui se composte, se décompose pour que quelque chose d’autre puisse pousser. Mon heure a sonné, et je le sens.

« J’ai tellement d’idées, il y a tant de choses que j’aimerais faire. J’ai vraiment un bon pressentiment pour ce projet ! », dit-elle tout en agitant son bloc-notes. « C’est tout ce que symbolise cette année : prendre quelque chose qui existe depuis des siècles, et le transformer pour le nouveau millénaire. »

Je l’entendais encore parler plus je m’enfonçais dans l’obscurité.

« C’est un renouveau, une régénération et une renaissance ! », s’exclama-t-elle. Je pouvais entendre son sourire au timbre de sa voix. Elle l’a dit comme sans s’en rendre compte : pour renaître. Mais d’abord, quelque chose doit mourir.